Critiquer ses pilotes en public, c’est une stratégie risquée : Elkann secoue Ferrari, mais le choc pourrait coûter plus cher que prévu.

La sortie médiatique de John Elkann, le président de Ferrari est une onde de choc, une gifle publique adressée à sa propre équipe de Formule 1, et plus particulièrement à ses deux pilotes stars, Lewis Hamilton et Charles Leclerc.
Quelques heures à peine après que Ferrari a remporté glorieusement les deux titres mondiaux en Endurance (WEC) à Bahreïn, l’écurie de F1 implosait au Brésil avec un double abandon.
Elkann a saisi l’occasion pour louer les mécaniciens (pour leurs arrêts au stand) et les ingénieurs, puis il a lâché la bombe : « Le reste n’est pas à la hauteur. » Avant d’enfoncer le clou : « Nous avons des pilotes qui doivent se concentrer sur le pilotage, parler moins. »
Cette attaque frontale, censée remobiliser les troupes, ressemble pourtant à une profonde erreur d’analyse. En pointant du doigt les pilotes, Elkann ignore le problème fondamental et s’aliène ses meilleurs atouts.
Une erreur de cible évidente
La réaction du paddock a immédiatement souligné le malaise. Jenson Button, champion du monde 2009, a répliqué d’une flèche empoisonnée : « Peut-être que John devrait montrer l’exemple. »
Mais c’est l’analyse technique des experts qui expose le mieux l’erreur de cible. Karun Chandhok, analyste respecté, a résumé la situation avec beaucoup de précision : « Si la Ferrari était aussi bonne que la McLaren cette année, je crois sincèrement que Charles et Lewis seraient prétendants au titre. La racine du problème de Ferrari, c’est que la voiture n’est pas assez rapide. »
Elkann exige que ses pilotes “parlent moins”, mais que disent-ils ? Lewis Hamilton, en particulier, vit un “cauchemar” (selon ses propres termes) depuis le début de la saison. Il se bat avec une SF-25 qu’il ne comprend pas et s’épuise, en public comme en interne, à pointer du doigt les défauts de conception et les erreurs de procédure. Lui demander de “parler moins”, c’est ignorer ses alertes.
Alors, pourquoi cette sortie ? La réponse n’est pas technique, elle est comptable. Avec ce double abandon au Brésil, Ferrari a chuté de la deuxième à la quatrième place du championnat constructeurs. C’est une humiliation. Comme le souligne l’équipe de Sky Sports, finir quatrième est inacceptable.
Pourquoi ? Parce que Ferrari se retrouve derrière Mercedes (qui aligne un rookie, Kimi Antonelli) et Red Bull (qui ne marque des points qu’avec un seul pilote, Max Verstappen). Avec un duo aussi prestigieux que Hamilton-Leclerc, c’est un échec cuisant.
L’analyse de Ted Kravitz est pertinente : ce sont les pilotes qui, jusqu’à présent, ont “maintenu l’équipe à flot” et masqué les “défauts fondamentaux” de la voiture, notamment ce problème de planche qui l’empêche de rouler aussi bas que ses rivales.
Un message contre-productif
En exigeant de ses pilotes qu’ils se taisent et en citant le WEC comme exemple “d’unité”, John Elkann n’a fait que jeter de l’huile sur le feu. Il oppose une équipe qui gagne (l’Endurance) à une équipe qui perd (la F1) et sous-entend que la faute en incombe à l’attitude des pilotes, et non au matériel fourni.
C’est un dialogue de sourds. Les pilotes demandent une meilleure voiture pour gagner. Le président leur demande de gagner avant de se plaindre.
L’histoire de la F1 a montré que ce genre de critique publique venant du sommet n’a jamais produit de miracle. Elle ne fait qu’exposer les fractures internes et accroître la pression sur une équipe qui semble déjà perdue. Elkann avait peut-être raison de tirer la sonnette d’alarme, mais il s’est trompé de cible.